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Fatema Mernissi






Fatna El Bouih

Excerpts from a portrait and an interview by Fatema Mernissi
Ouvrage des ateliers d'écriture Synergie Civique. Rabat, le 21 Mai 2000.

Comment imaginez-vous une ex-prisonnière politique ?

Que sont devenus les ex-prisonniers politique ? Des êtres enfermés sur leurs douleurs et épuisés par les tortures qu'ils ont subies ? Eh bien vous avez tort à 100%. Vibrant d'énergie, èblouis par leur propre vision d'un Maroc capable de se transformer en paradis démocratique, les ex-détenus politiques s'épanouissent et animent une société civile qu'ils gonflent de leur espoir. (…) Au Maroc, non seulement vous trouvez des ex-détenus politiques dans l'actuel gouvernement, à commencer par le Premier Ministre, M. Youssoufi, mais ils forment une véritable armée aus sein des media et de la société civile. (…) Fatna El Bouih illustre bien ce phénomène du Maroc du 21e siècle : Au lieu de la détruire, la prison a galvanisé son désir de lutter pour un monde meilleur.

Comment inmaginez-vous une ex-prisonnière politique, ai-je demandé autor de moi, dans les cercles de la mégalopolis Rabat-Casa que je fréquente et, à ma grand surprise, la majorité des collègues interviewès ont répondu qu'ils ne savaient pas que parmi " nos " prisonniers politiques, il y avait des femmes. Certains se souvenaient de Saida Menbhi, morte en prison en Novembre 1978, alors qu'elle menait une grève de la faim qu a févélé au monde un phénomène nouveau : l'apparition des jeunes femmes sur un theatre politique arabe considéré jusque-là exclusivement masculin. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que Saida Menbhi n'était pas seule en prison. Il y avait avec elle 6 autres jeunes femmes détenues politiques. (…) Une façon de rendre hommage à Saida Menbhi, héroine du Maroc démocratique, est de s'enquérir de celles qui ont survécu à l'èpreuve.


Les femmes détenues politique dans l'histoire du Maroc moderne étaient : Khadija al Boukhari (professeur), Maria Zouini (professeur), Bouda Nguia (journaliste), Latefa Jbabdi (directrice d'une école), Widad Al Bouab, (actuèllement professeur chercheur à la Faculté des Sciences de Marrakech), Fatema Okacha (ingénieur à L'ONE) Rabea Ftouh (secretaire de dirction), Fatna El Bouih et Saida Menbhi, qui est devnue en emblème de la résistance.
Interview

Après 5 ans dans les prisons les plus célèbres du Maroc, Fatna El Bouih a, non seulement commencé à travailler dès sa libération le 23 Mai 1982 (comme professeur de langue arabe au collège à Casablanca), mais elle a également donné naissance à deux filles, Majwa (née en 1991) et Lina (née en 1994), mais elle a émergé également, comme beaucoup d'ex-prisonniers politiques, comme un des leaders de la société civile. Non seulement elle a écrit un livre sur son expérience et a publié de nombreux articles pour attirer l'attention des citoyens sur " la torture au féminin ", mais elle est aussi membre fondateur de " l'Observatoire Marocain des Prisons " (créé Novembre 1999) et du " Forum pour la Vérité et la Justice " (créé Novembre 1999). Enfin, elle trouve moyen à côté de tout cela, de pratiquer l'écoute dans l'Association Insaf pour le soutien des femmes en détresse, et notamment des détenues qui sont enceintes. " Ce qui me donne souvent l'occasion de retourner en prison, " ajoute-t-elle en souriant. " Sauf, que cette fois-ci, je décide souverainement de l'heure de quitter les lieux. "

Fatna est une belle femme épanouie de 45 ans, " mais sa façon de vous dévisager - m'a confié un collègue sociologue - me désarçonne. " Quand je l'ai pressé de m'expliquer ce qui le dérangait dans le regard de Fatna, il a fini par identifier un détail : " Elle vous fixe avec un calme qui n'est pas normal. Comme si ce que vous pouvez lui dire ne pouvait la toucher aucunement. Son regard crée une distance. Elle vous fige dans votre place. Comme si vous ne pouviez vous approcher que si elle vous l'ordonnait. Bref, c'est mon impression. " En tant qu'écrivain, je cultive l'écoute comme d'autres les fleurs et éclairer l'impression de mon collègue, découvrir le mystère du regard calme de Fatna était devenu le but de cette interview, faite à Rabat, durant une après-midi du printemps 2000.

Fatema Mernissi : D'où vient ce regard calme d'une ex-prisonnière politique née un 19 Juillet 1955 d'un père insituteur à Ben Ahmed, dans la province de Casablanca ?

Fatna El Bouih : La permière fois où mes yeux ont rencontré ceux de mon tortionnaire, je savais qu'il ètait perdant, car j'avais une confiance inébranlable dans ma cause (kuntu watiqatan bi-qadiyati). Confiance qui manquait à mon geôlier, car il ne supportait pas mon regard : les policiers m'ont gardée avec les yeux bandés pendant 7 mois. 7 mois de clandestinité.

FM : Qu'est-ce que la clandestinité ?

FEB : La clandestinité veut dire que tu as les yeux bandés, que tu es interdite de parole. Tu n'as ni le droit de bouger ni celui de communiquer. Les gardiens sont constamment avec toi. Durant la période de clandestinité, tu n'es qu'un numéro. Tu perds ton nom. Tu portes celui que le tortionnaire te donne durant l'interrogatoire. C'etait à Derb Moulay Cherif. Moi, j'étais " Rachid No 45 ". Je n'ai entendu mon nom de Fatna El Bouih, que lorsque l'interrogatoire a pris fin, 7 mois plus tard. C'est le juge d'instruction qui l'a prononcé. C'était un moment de bonheur.

On m'envoya juste après en prison. D'abord à Ghbiyla à Casa et ensuite à celle de Mèknes. Le procès n'a eu lieu qu'en 1980. A cette occasion, je fus transférée à la prison de La'alou à Rabat où je fus enfin jugée. Je fus condamnée à 5 ans de prison. Durant la clandestinité, les hommes étaient menottés, tandis que les femmes en étaient dispensées. Nous étions 6 femmes prisonnières politiques. Comme on avait les mains libres, on communiquaient entre nous en écrivant avec les doigts sur le corps de la voisine.

(...)


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