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Fatema Mernissi






Noureddine Saoudi

Comme les natifs du signe astrologique le cancer, je suis un peu lunaire. Donc, j'ai rêvé d'un Maroc où les gens sont des citoyens libres. J'en ai payé chèrement le prix avec d'autres : dix années de prison. Mais, après le cauchemar, ce rêve est entrain de se concrétiser petit à petit.

D'une double formation universitaire, en économie-gestion (diplôme de l'ISCAE-Institut supérieur de commerce et d'administration des entreprises) et en histoire (licence en histoire contemporaine) mon activité professionnelle s'est articulée sur deux volets : l'enseignement (de l'économie et de terminologie économique au niveau du supérieur) et du journalisme. Cela outre la traduction, de l'arabe au français et inversement.

Par ailleurs, outre mon engagement politique, je suis actif au niveau associatif dans l'Observatoire marocain des prisons (membre fondateur), le Forum pour la vérité et la justice (membre fondateur) et l'Association Synergie civique (vice-président). J'ai collaboré à deux ouvrages collectifs : "La parole confisquée" (Harmattan 1982) et "Plus de mille et une nuits" (Amnesty International, 1981). Mon projet en cours : "Femmes - prisons : parcours croisés" - portraits de mères d'ex-détenus politiques montrant leur itinéraires parallèle à celui de leurs fils.


Le Maroc des "années de plomb"

  • Commencement d'un essai écrit comme introduction historique pour le livre:
    "Sole nero. Gli anni di piombo in Marocco" avec texte de Noureddine Saoudi, Fatna El Bouih, Aziz El Ouadie e Abdellatif Zrikem. Mesogea 2004
Les "années de plomb" représentent une longue période noire de l'histoire contemporaine du Maroc, au cours de laquelle des violations graves des droits humains ont été commises par un régime qui, malgré une façade "multipartite", avait poursuivi une politique systématique de répression musclée de toute opposition (1), avec son corollaire d'arbitraire et même d'une barbarie d'un autre âge.

Ces violations sont, dans de nombreux cas, qualifiées par les ONG comme des crimes d'Etat et des crimes contre l'humanité : des milliers de détenus politiques, des centaines de "disparus" (quelque 1500 selon certaines ONG des droits humains) ; des bagnes-mouroirs moyenâgeux tels que Tazmamart, des centres illégaux de torture systématique tels que Derb Moulay Chérif ou Dar El Mokri; la liquidation physique de leaders politiques (Mehdi Benbarka), la torture systématique des opposants dont plusieurs y laisseront leur vie (Houcine Chtouki, El Abdi, A. Zeroual, M. Grina, …), la répression démesurée de masse (révolte du 23 mars 1965, les émeutes de juin1981 à Casablanca, de 1984 à Marrakech et de 1994 à Tetouan), des procès politiques iniques …

Plus de trente années (début des années 60 - début des années 90) de violation caractérisée des droits humains et d'une répression multiforme dont les moments forts les plus connus sont ceux relatifs à la révolte populaire du 23 mars 1965, l'affaire Ben Barka (octobre 1965), les multiples procès politiques qui ne furent que des parodies de justice, les "disparitions" forcées et la détention sans jugement dans des "puits des oubliettes" que sont les centres illégaux Dar El Mokri, Tazmamart, Kalâat M'gouna, Agds, le Complexe, El Korbès.

La logique répressive du régime

Les multiples appareils répressifs du système makhzénien avaient pratiquement disposé d'une véritable "carte blanche" pour agir en dehors même de la loi et en toute impunité afin de museler et/ou mater toute forme d'opposition au régime. Nous citerons dans ce registre quelques cas qui illustrent ces violations des droits humains, ces crimes d'Etat.

Le cas qui a longuement défrayé la chronique et dont le dossier n'est pas encore, à nos jours, tout à fait élucidé est celui du leader de gauche Mehdi Benbarka. Celui-ci a été enlevé par les hommes de Hassan II (avec la complicité de certains éléments des services secrets français) en plein centre de Paris, le 29 octobre 1965 pour être torturé et assassiné et dont le corps a été selon les dires d'un ancien agent de la police politique (Boukhari) dissout dans l'acide à Dar El Mokri.

Les reclus du bagne Tazmamart (caserne située au sud du Haut Atlas), les mutins des deux tentatives de coup d'Etat militaire, les trois frères Bourequat (Français d'origine tunisienne), et d'autres (africains), ont été soumis à des conditions horribles et à un traitement d'un autre âge: cellules individuelles exiguës et éternellement sombres, isolement total des détenus, climat rude (hiver très froid et été torride), comportement haineux des gardiens, alimentation infecte et insuffisante. En outre, les reclus à leur entrée dans ce lugubre lieu, sont informés qu'ils y passeront toute la vie. Dans ces terribles conditions, 24 des 54 mutins moururent. Et les autres ont pu y survivre 18 dures et longues années.

La famille du général Oufkir (l'épouse, ses six enfants dont le plus jeune n'avait que trois ans, une cousine et la gouvernante des enfants) a également subi les affres d'une séquestration illégale et inhumaine : leur seul "crime" ce fut d'être les parents du général Oufkir qui "a trahi" le roi en fomentant une tentative de coup d'Etat en 1972 (voire plus loin ). Au terme du deuil, ils sont transférés à une demeure dans la palmeraie d'Akka au sud du pays. En janvier 1974, on les enferme dans deux pièces d'une bâtisse aux fenêtres murées à Tamataghrt (sud) et sous un régime sévère : la ration alimentaire se réduit à un pain et une boite de sardine par jour pour toute la famille, les affaires personnelles sont confisquées .

Trois ans plus tard, ils sont transférés dans une ancienne ferme près de Bir Jdid ( à 40 km au sud de Casablanca) et seront séparés les uns des autres dans de petites cellules sombres. Après une évasion de quatre des Oufkir en 1987 qui tourna à l'échec, les négociations diplomatiques menées par l'avocat français de la famille n'ont pas abouti. Ce n'est qu'au terme d'une médiatisation de l'affaire au niveau international que Hassan II décida enfin de libérer les Oufkir en février 1991. Cinq ans plus tard, suite à une sortie clandestine du Maroc par le nord de l'une des filles du général, toute la famille bénéficia de passeports et put voyager à l'étranger.

La famille Manouzi, dont le père et certains de ses fils étaient membres de l'UNFP (union nationale des forces populaires- parti d'opposition) a vu 18 de ses membres arrêtés en 1970 et soumis à la torture à Derb Moulay Chérif.

A sa seconde arrestation en 1973, Ali Manouzi, raconte (2) qu'il avait été conduit de Derb Moulay Chérif à El Korbès (hangars de l'aéroport Anfa de Casablanca), où chacun des quatre locaux contenait un millier de détenus aux yeux bandés et les mains menottées. Leur âge variait entre 14 et 116 ans et avaient tous des séquelles de torture. Plusieurs d'entre eux moururent dans ces conditions. Par ailleurs, l'un de ses fils, Houcine Manouzi, a été enlevé de Tunisie en 1972, et depuis il est porté "disparu".

Bref rappel sur les "années de plomb"
...
Mettre un terme à l'impunité
...

(1) Le roi Hassan II n'avait-il pas dit : "Peu m'importe qu'il y ait 15 millions d'opposants au Maroc pourvu qu'il n'y ait pas d'opposition" ?
(2) Témoignages sur la torture au Maroc, Editions du Forum pour la vérité et la justice, 2000.


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Noureddine Saoudi



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(Synergie Civique):
Never without my son
Jamais sans mon fils


Sole nero
Gli anni di piombo in Marocco
Mesogea, 2004



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