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Fatema Mernissi






Wafae Guessous

Haja Habiba
(Extraits d'un longue article : Interview avec Haja Habiba Tazi, épousé Mdidech, mère d'un ex-détenu politique)

Les écrits des détenus politiques de l'époque inscrite dans l'histoire de notre pays comme " Les années de plomb " ont mis à l'honneur une forme de bravoure partagée par quelques uns de cette génération là. Cependant, il y a celle dont on parle peu, celle de ces femmes que rien ne les destinait à être des combattantes, enrôlées de force comme des militantes d'un autre genre. Les circonstances on fait d'elles non pas de " pasionarias " comme on pourrait s'y attendre, mais des femmes qui on trouvé le courage en elles pour mener une " vie normale " malgré le désarroi, l'incertitude du lendemain, l'arbitraire, tout en gérant une souffrance, celle du fils, du mari ou de la fille, abscents, celle de leur nouvelle condition. (…)

Je vais avec Fatna El Bouih interviewer la mère de Jawad Mdidech (1). L'entreprise paraît simple pour Fatna car elle sait cibler les questions, ménager les succeptibilités (je l'ai déjà vue pratiquer cet exercice dans d'autres circonstances). Moi, j'avais peur de mes élans que je contiens difficilement et je ne connais rien aux techniques de l'interview. Une voix intérieure me parle : " Allez, courage, il s'agit de rendre justice à ces femmes, toi qui a une profonde réprobation de l'injustice, il fut qu'on parle des humiliations qu'elles ont subies, sinon elles finiront par être oubliées, gommées ! "

(…)
Mon mari était l'arrière petit fils du Fkih Tsouli (2), c'était un grand Istiqulali (3), je l'ai connu à l'âge de treize ans, je fréquentais alors Dar Maalma(4). C'était dans sa maison familiale où j'ai appris à broder. Nous étions voisins à l'Adwa. Nous nous sommes fiancés quelque années plus tard en 1942. Le Maroc vivait en cette époque la fièvre du mouvement national. Mon mari malgré qu'il ait étudié à l'Quarawiyine (5), était un artisan, qui militait dans les rangs du parti Istiqlal.

La réaction des Français et de la résidence après la proclamation du manifeste de l'indépendance (1994) ne s'était pas faite attendre : répression sauvage, arrestation , … C'est ainsi que mon mari fut arrêté lors d'une manifestation de protestation contre l'incarcération des chefs nationalistes, il fut condamné á deux ans de travaux forcés (6). Nous venions de nous fiancer, dire que c'était un prélude de ce qu'allait être ma vie : séparation, pleurs, chagrins, combats …

Les yeux baissés, le charme est rompu, le ton et le temps se font graves : Haja se souvient, les souvenirs ne sont pas des moment disparus, la mémoire les contient et peut les faire jaillir à tout instant. Je la vois les remuer, elles essaie de les remettre en ordre, de les rappeler avec clarté :

Lorsque mon mari est sorti de la prison, nous nous sommes d'abord installés chez ses parents, mais nous étions indépendants. Il avait intégré l'enseignement. D'abord instituteur du temps du protectorat, il fut promu dans l'enseignement secondaire après l'indépendance, nous étions heureux. Je ne crois pas qu'une femme de ma génération ait connu une vie de couple aussi comblée que fut la mienne : il était doux, prévenant et prenant mon parti quand j'avais des différents avec des membres de sa famille. C'est dans ce nid d'amour que mes enfants sont nés. Tous des garçons, tous adorables …

(…)

Jawad était un enfant facile, calme, le parcours politique de son père l'a sûrement influencé car il était fasciné par les histoires que de dernier racontait sur le mouvement national pour l'indépendance du Maroc, sur la résistance et son organisation à travers le Maroc et principalement à Fès.

Plus tard il est devenu militant au lycée à Casablanca, où nous avions aménagé depuis 1961. son père et moi étions plus ou moins au courant de ses activités, mais nous n'avons jamais essayé d'intervenir dans sa vie. A la limite c'était dans l'ordre des choses que mes enfants " fassent " de la politique. Il venait tard parfois des réunions, il préparait des tracts à l'époque de procès de Balafrej 6).

A cette époque, il travaillait comme saisonnier à la RAM (Royal Air Maroc), avec son frère aîné Rachid, et suivait des cours à la faculté de droit. Je vivais dans l'angoisse de le voir arrêté à l'instar des son ami Tahar Mahfoudi (du 23 Mars). Mais cette angoisse était tellement présente, presque banale, qu'au lieu de paralyser notre vie, mon mari et moi continuons à vivre normalement, nous avions notre vie sociale, nos préoccupations aussi dérisoires, qu'égocentriques, nous voyagions, nous sommes partis à la Mecque … jusqu'au jour où notre vie et celle de mon Jawad chéri qui avais 23 ans, ont basculé !

C'était en Janvier 1975. Ce fut Rachid qui vint m'annoncer l'arrestation de Jawad. Cet après-midi là, je m'apprêtais à recevoir des amis à l'occasion de notre retour quinze jours avant de la Mecque, l'ultime vœu de tout musulman … J'accourus chez mon mari qui enseignait au lycée Fatem Zohra, j'avais peur que la nouvelle ne l'anéantisse. Notre fils, notre chaire était entre les griffes " des homme de l'ombre " qui l'ont fait disparaître sans que nous ayons ni nouvelles de l'endroit où il se trouvait ni que nous sachions s'il était vivant. Sept mois d'un avant goût du calvaire qui nous attendait. Cela allait durer presque quinze ans …, comment pardonner ?

(…)

Quatorze années et quatre mois en prison … et la vie continuait. Je gérais tant bien que mal ma condition de mère de détenu. Ma mère, paix à son âme, subissait parfois mes sauts d'humeur. Je regrette d'avoir ignorer sa souffrance de me voir souffrir.

Puis un jour on relâcha mon fils. Comment te dire ? Mon cœur n'était pas assez large pour contenir ma joie. Pour moi, l'année 1989 était celle de la renaissance de Jawad. Je croyais rêver, car nous nous sommes tellement habitués aux faux espoirs, aux rumeurs d'éventuelles libérations. Au point ou personne n'était à sa rencontre à la sortie de prison. Quelle ironie !

Il avait pris un taxi à cinq cents dirhams pour le ramener chez son frère Rachid qui, dès qu'il le vit le fit vite rentrer à l'intérieur de la maison comme pour le cacher (il retourna vers l'escroc du chauffeur du taxis qui s'est fait payé une deuxième fois !). A partir de ce moment là, ce fut un enchaînement de pleurs, de joie, de répit ! Et la vie reprit son cours … Après, il a choisi lui-même sa femme, mène sa vie. Moi, je continue à pleurer mon mari.

Romantique, ignorant l'intensité du moment, je lui demande : Haja, peut-on dire que votre vie est un roman ?

De quel roman parles-tu ? Ma vie est un parcours de combattant, chaque étape était un combat ou mon mari et moi essayions de nous en sortir. J'ai hai d'abord ceux qui ont mis mon fils en prison. Mais Haj me disait de laisser la haine aux assassins, nous devions leur opposer la raison et la détermination.

Je luis dis avec désolation : C'est vrai ce que vous dites, mais votre souffrance vous l'avez partagée avec les autre, elle vous a ouverte aux autres.

Surtout à nous même. Les autres … Tu sais, quand on vit dans son confort, on ferme les yeux et on fait la sourde oreille sur les expériences douloureuses, car elles font peur.


(1) Jaouad Mdidech : La chambre noire ou Derb Moulay Chérif, Casablanca, Editions Eddif, 2001
(2) Ali Ben Assalam Tassouli dit Mdidech,mort en 1842, était en Alim (théologien) et professeur à la Quarawiyine, consultant du sultan Abdermane a rédigé un précis de la politique tribale (Abdellah Laroui : Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain 1830-1912).
(3) Militant au sein du parti " Istiqlal " (indépendance), fondé par Allal el Fassi, il s'agit d'un parti nationaliste conservateur qui a participé à l'élaboration du " Manifeste d'Indépendance " du Maroc.
(4) Dar Maalma littéralement : la maison de la maîtresse. Il s'agit d'une espèce d'atelier, aménagé chez une femme qui maîtrise un métier manuel, généralement la broderie, qu'elle enseignait aux jeunes fille pour les préparer, entre autre, à assister futur un mari modeste ou éventuellement en difficultés. (La cuisine et le ménage ne rentrent pas en compte, puisque les jeunes filles étaient supposées maîtriser les deux disciplines avant leur mariage !) Dans la bourgeoisie moyenne Fassie (de Fès), il était mal vu qu'une jeune femme ne sache rien faire de " ses mains ".
(5) L'université Al Quarawiyine construite à coté de la mosquée, qui porte le même nom, par Fatima al Fihriya, fille de Mohamed Ben Abdallah al Fihri, en 859 et agrandie en 956 et 1135. Université prestigieuse où on enseignait les mathématiques, la philosophie la théologie.
(6) Militait dans le groupe des " marxistes léninistes ", ingénieur de " Centrale ", fils de Haj Ahmed Balafrej, un des premier ministres de Hassan II.


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Wafae Guessous


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