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Fatema Mernissi






Ahmed T. Zainabi

Exerpt from an early version of the book "Les Sindbads marocains. Voyage dans le Maroc civique" (2004) by Fatema Mernissi (2002).

Comment créer 90 emplois en 5 ans dans le désert?

(…) Vous devez fouiller, comme je l'ai fait moi-même, dans son curriculum vitae pour évaluer ses diplômes et sa carrière. Zainabi est né à Zagora en 1962, dans une famille modeste, le père étant petit fonctionnaire au Ministère des Habous. Zainabi a quitté Zagora à 17 ans pour aller au Lycée de Ouarzazate et n' a réussi à y revenir qu'à l'âge de 35 ans, après un long détour par Rabat et Poitiers. A Rabat il fait ses études à l'Université Mohamed V où il décrocha une Licence de Géographie en 1984. Il part à l'Université de Poitiers pour revenir avec un Doctorat de Géographie, spécialité Aménagement en 1989.

Mais c'est une fois de retour au Maroc, que la trajectoire de Zainabi devient intéressante pour comprendre le rôle des intellectuels dans la dynamique civique des zones désertiques: Il va s'arranger pour diversifier son expérience en se lançant dans pratiquement trois carrières de front. La première est celle de fonctionnaire du Ministère de l'Agriculture où il est recruté à l'âge de 27 ans dés son retour de Poitiers. La seconde est celle d'acteur civique démarrée en 1996, lorsqu'il fonda avec 13 autres personnes de Zagora l'Association de Développement de la vallée du Dra (l'ADEDRA) et enfin une troisième carrière comme promoteur de la coopération internationale, lorsqu'il fut nommé en 1997; directeur du Projet de Lutte contre la Désertification de la Vallée (PROLUDRA).

(…) Essayer de comprendre pourquoi les petites associations qui mobilisent les citoyens réussissent à créer des richesses, c'est étudier à la loupe le secret de ces nouveau leaders du Maroc civique: Quel est d'abord l'idée clef qui motivait Zainabi, et que était le problème qui le hantait? Le problème qui le hantait, en tant que citoyen originaire de Zagora était la dégradation rapide des ressources et l'avance de la désertification, et surtout le fait que l'Etat, forcé dans les années 90 par la Banque Mondiale et le FMI, à se retirer du social. On appelle ce retrait l'ajustement structurel. Un ajustement structurel dont on nous a rabattu les oreilles à la télévision et que l'éloquent économiste Driss Benali décrit ainsi: Le programme de l'ajustement structure "s'efforce de mettre en oeuvre une politique plus libérale et moins sociale pour soulager l'Etat de certaines charges et assainir la situation financière".

C'est à dire, pour résumer rapidement, que la Banque Mondiale demandait à l'Etat de réduire ses dépenses, en évitant de recruter des fonctionnaires nouveaux, et surtout en réduisant les dépenses sociales, comme la création d'écoles et de dispensaires etc. Ce qui nous ramène à la question clef du leadership et l'importance de l'initiative civique dans une économie globalisée. Pour comprendre la trajectoire de Zainabi, il faut se rappeler encore une fois qu'il a eu trois carrières en fait. Un profil que nous retrouvons souvent dans un Maroc où les intellectuels d'origine rurale non seulement sont fiers de l'être mais utilise leur lieu de naissance comme laboratoires d'idées nouvelles.

Fonctionnaire, acteur civique, et promoteur de la coopération internationale

La première carrière fut celle de fonctionnaire du Ministère de l'Agriculture, démarrée en 1990, comme chargé d'Études à l'ORMVA (l'Office de Régional de Mise en Valeur Agricole) de Beni Mellal. La seconde carrière fut celle d' acteur civique, démarrée en 1996, lorsque Zainabi fit le voyage à Zagora pour participer à la réunion du petit groupe de 13 personnes qui fondèrent l'ADEDRA.

Mais une fois l'association crée, il retourna à Beni Mellal et dut attendre un an avant de réaliser son rêve: retourner à Zagora, mais cette fois-ci pour s'investir dans une nouvelle expérience, celle de la coopération internationale. En 1997 il fut nommé Directeur d'un projet de coopération Maroco-Allemand: PROLUDRA. Ce projet constituait la matérialisation de la volonté des deux parties d'oeuvrer pour la lutte contre la désertification et d'introduire de nouvelles approches favorisant l'implication directe de la population au processus de gestion et de sauvegarde des ressources naturelles."

Parmi les nouvelles approches que ce projet voulait tester, il y a ce qu'on appelle l'approche participative, c'est à dire que l'Etat Marocain et la Coopération Allemande sont tombés d'accord tous les deux en 1997 qu'à moins de mobiliser le citoyen rural, qui est l'unique ressource capable de protéger le reste (eau, oiseaux, plantes): "Le développement du monde rural dans sa globalité dépasse actuellement les capacités de l'Etat et la participation de toutes les composantes de la société civile à ce développement s'impose mais dans un cadre bien défini et coordonné. De même, les enseignements tirés du passé démontrent combien l'absence et/ou la faible implication des concernés n'assurent aux options de développement retenues ni durabilité, ni crédibilité et n'améliorent nullement la situation des groupes cibles."

Et donc le POLUDRA va permettre en fait à Zainabi, de réaliser le rêve de tout fonctionnaire paralysé par la bureaucratie administrative: C'est l'Etat lui-même qui l'invite à innover, à se mettre à l'écoute de la population. Et il va donc être invité à diriger dés 1997 le PROLUDRA, qui est une structure de coopération étatique d'une part, et utiliser de l'autre l'association (ADEDRA) comme un pont pour établir et renforcer les liens entre l'Etat, la Coopération Allemande et les citoyens. Ceci pour insister sur un détail: Souvent, j'entends parler à Rabat de la société civile comme l'ennemi de l'Etat, comme une force rivale. Dans mon travail de recherche sur le terrain, l'une des constatations qui m'a frappée dans mon observation des ONG du Sud du Maroc, est que dans la réalité, Etat et société civile collaborent constamment et se renforcent mutuellement.

La preuve en est le profil d'acteurs comme Zainabi, qui sont à la fois fonctionnaires et acteurs civiques. C'est là la nouvelle richesse du Maroc. C'est cette fusion entre fonction publique et civisme. Mais ce qui est fondamental, c'est que le citoyen ait la liberté d'avoir plusieurs identités distinctes: le fait de travailler pour l'Etat ne l'empêche pas de bouger dans des structures plus légères comme une association locale, pour prendre des initiatives de résoudre des problèmes que la lourdeur bureaucratique lui interdit.

On peut conclure que le grand gagnant de l'émergence de la société civile dans les années 1990, c'est le citoyen Marocain. Car c'est lui, qui, négligé jusque-là par le Ministère de l'Agriculture, se réconcilie à un Etat qui s'approche plus de lui, grâce à l'intervention d'un Zainabi qui porte deux chapeaux à la fois: fonctionnaire et animateur d'association. Il est du côté du pouvoir, car directeur du projet de lutte contre la désertification (PROLUDRA) et du côté des bénéficiaires, en tant que membre actif de l'ADEDRA, une association dont le but est d'aider les décideurs nationaux ou internationaux (coopération internationale) à mieux écouter les citoyens qu'ils sont supposés servir.


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Ahmed T. Zainabi


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